Frêles esquifs, Hubert Besacier, 2018

Mengzhi Zheng évolue à la confluence de la peinture, de la sculpture et de l’architecture.
Le va et vient est constant entre la seconde et la troisième dimension. On passe du dessin à la sculpture imperceptiblement. Ses sculptures sont des dessins dans l’espace. Comme pour le dessin -le blanc de la page étant infini- elles n’ont pas d’échelle.
Une des sources de son travail réside dans une observation des villes et de leurs constructions hétéroclites, de leurs aspects vernaculaires et de leur vétusté. Après avoir revisité les lieux de son enfance en Chine, il photographie puis réalise deux séries de gravures parfaitement réalistes. (Sans titre. 2009-2011).
Dès le départ, son intérêt pour l’architecture est donc avéré.
Son autre source de référence se trouve dans l’histoire de l’abstraction moderniste qu’il remet en jeu avec une façon de voir et de penser toute contemporaine.
Si ses créations peuvent être interprétées comme de nouveaux avatars de la sculpture constructiviste, (Souvenons nous que De Stijl prônait la résolution de la peinture dans l’édification de la cité), ses collages et ses lithographies attestent la revendication de cet héritage. Mais on prend aussi immédiatement conscience en les observant, que ce sont bien des œuvres de notre temps. Qu’il s’agit d’un regard actuel porté sur le monde d’aujourd’hui.
Nous sommes loin des dogmes et des affirmations péremptoires des débuts du XXe siècle, mais plutôt dans le vacillement d’une interrogation sur un monde sans certitudes. Dans une sorte d’éloge de la fragilité.
Les petites formes qu’il bâtit, se caractérisent par une invention sans contraintes, par leur aspect spontané, par la ténuité d’une esquisse. Pour avoir la rapidité d’exécution du dessin, il s’entoure d’abord, sur sa table de travail, à portée de main, de tous les matériaux qui sont susceptibles d’entrer dans la composition et travaille à la colle thermo-fusible pour que la prise soit instantanée. Le travail se fait sans repentirs. Chaque pièce résulte donc d’une improvisation et entraîne la suivante.
Progressivement, au fil du temps, sont venues s’ajouter aux lignes strictes les courbes et les couleurs.
Cette série qui se développe année après année porte le titre générique manifeste de Maquettes abandonnées.
Ces architectures colorées sont autant de propositions picturales légères, composées dans l’espace. Leur absence d’échelle en fait autant d’édifices mentaux. Elles parviennent à concilier construction et immatérialité, édification et flottement, bâti et impondérable.
Elles semblent faites de la matière même de l’espace, de l’air et de sa déchirure par la couleur et par les lignes qu’elles y tracent. L’œil et l’esprit les traversent. Elles sont conçues pour accueillir le vide, laisser circuler le regard et la pensée comme le vent. Cette qualité est accentuée souvent par leur disposition sur des consoles qui s’apparentent à les plateformes d’envol. La plupart du temps, perchées sur de petites tiges d’inégales hauteurs, elles semblent sur le point de se mouvoir, posées là provisoirement, dans un équilibre improbable. La lumière permet également à leur structure complexe de se démultiplier avec les ombres qu’elle projette sur le mur.
Parfaitement construites, elles ont néanmoins la qualité de ces peintures chinoises traditionnelles qui, échappant aux lois occidentales de la perspective, permettent à l’œil d’y pénétrer par de multiples accès.
Les matériaux qu’il utilise pour ses constructions impondérables sont des éléments de rebut, des fragments de cagettes, des chutes de cartons, des papiers de récupération. Reliquats de peu d’importance. Notre modernité est bien là, entre l’utopie et la construction précaire, l’invention et la récupération.
Un monde qui balance entre ciel et eau, entre cabane et esquif, entre utopie et réalisme, entre la grâce du geste artistique et l’abri d’urgence.
On peut déceler là, comme une tentative d’imaginer un avenir incertain en constante reformulation.

Mengzhi Zheng démultiplie la forme ouverte en des propositions qui semblent pouvoir varier à l’infini, sans jamais s’arrêter à un schéma, sans jamais se clore sur elle-même.
C’est une écriture dynamique, déliée, une suite de variations qui s’articulent et se recomposent à loisir, sans redite, et chaque fois élaborée avec une précision savante.
Ces formes multipliées, que ce soit en volume ou en dessin, témoignent d’une pensée libre et prospective en perpétuel mouvement. Son univers s’apparente autant au musical qu’à la sculpture. Il travaille comme on peut écrire un poème ou poser les couleurs d’une aquarelle : quelques lignes tracées retiennent, sans réelle contrainte, des éléments colorés en équilibre, posés comme des touches de pinceau, comme un ensemble de notes musicales qui s’égayent dans l’espace, sans cesse recombinées.
Voilà un de ces cas probants où le geste artistique paraît aller de soi. Ce que l’on cherche au fond depuis toujours en art. (Le dessin émanation directe de la pensée procédant autant des mains que de la tête).
Mengzhi semble y parvenir avec une élégance naturelle, une logique calme de constructeur.
Il lui arrive aussi de dessiner dans l’espace d’une salle d’exposition de façon plus substantielle, en esquissant une construction à l’échelle du corps humain, ou encore en pleine nature. Le visiteur peut alors y pénétrer en prendre la mesure physique. Cependant, si les lignes de bois sont tangibles, agrémentées de temps en temps de plans colorés, il apparaît clairement que nous sommes encore dans une projection mentale qui ne se substitue aucunement au lieu dans lequel il prend place.
L’œuvre indique et suggère plus qu’elle n’impose. En s’en tenant aux lignes directrice il limite son intervention aux fondamentaux d’une vision.
Plus les structures ont de l’ampleur, plus elles se limitent à des principes. Ainsi elles n’entrent jamais en concurrence ou en conflit avec le lieu qui les accueille.
Il est alors étrange et remarquable, de voir comment au lieu d’emplir, d’envahir l’espace, ces formes multipliées l’élargissent, l’ouvrent, lui donnent de l’air, l’allègent.

Et lorsque ce type d’approche devient réellement un projet monumental, comme c’est le cas pour la commande publique en cours de la Part Dieu à Lyon, (Inarchitectures. 2018), Parking LPA les Halles, l’œuvre s’affirme encore comme un dessin en trois dimensions qui vient adhérer à l’architecture pour la requalifier, sans en transformer la structure. En modifiant simplement son approche, le regard avec lequel on la perçoit, dans l’entrelacs des lignes de couleur.
Dans ce cas, la liaison avec l’architecture est consommée. Mais c’est dans l’invention totalement libre des formes, libérées de toutes contraintes conjoncturelles, donc dans l’utopie, que la proximité de l’artiste avec l’esprit de l’architecture est la plus grande.
Ce qui lui vaut d’être invité à exposer ou à travailler en résidence par les instances spécifiques, comme au FRAC Centre et à la biennale d’architecture d’Orléans. (2017-2018).
La conscience d’un monde révolu, d’une précarité qui se propage à la périphérie des ensembles urbains, est liée à l’idée du génie inventif de tout être vivant. Cela va du trait dans le sable à l’élaboration d’une pirogue, d’une cabane de bidonvilles aux monuments séculaires. On peut donc repartir de rien, ou de presque rien. De quelques débris subtilement agencés pour faire vivre cet esprit prospectif.
Le travail multiforme de Mengzhi Zheng relève d’un mode spéculatif et performatif, plutôt que de la recherche d’une solution exécutoire qui vise à une perfection close. C’est donc un mode de travail ouvert par excellence, telle qu’elle existe chez quelques artistes et architectes en perpétuelle recherche dont Yona Friedman est un exemple majeur.
Cette porosité entre le monde des plasticiens et celle des architectes est essentielle.
Lorsque la pensée est affranchie de toute contingence, elle produit des avancées qui, imprégnant l’air du temps, finissent par influer sur tout processus d’application. En retour, l’artiste plasticien s’appuie sur la réalité existante pour articuler de nouvelles métamorphoses dans sa propre discipline.
Comme cela s’est produit pour ses premières gravures, la première visite à Amsterdam de Mengzhi Zheng l’amène à composer une suite de pièces en débris de bois et cartons bruns qui rendent compte de ses sensations captées dans les zones périphériques de la ville. Ce sera le début de la série toujours en cours des Maquettes abandonnées.
Les titres d’Inarchitecture ou d’Inhabitat comportent l’idée d’un travail qui ne s’inscrit pas dans le champ de l’architecture tout en situant par rapport à lui. Il ne s’agit pas de non-architecture ou d’anti-architecture, mais d’une pratique qui ne l’ignore pas et s’en nourrit.
De même qu’un va et vient s’opère entre la pratique du dessin et celle de la sculpture, s’instaure un va et vient entre sculpture et ce qui relève de la maquette d’architecture.
Il arrive en effet que ce que construit l’artiste tende tantôt du côté architectural, tantôt du côté plus spécifiquement sculptural, voire pictural. Dans ces derniers cas, les plans colorés des sculptures s’apparentent à ses collages sur papier ou à ses lithographies composées d’aplats.
C’est ainsi qu’invité à exposer à The Merchant House à Amsterdam, tout en faisant allusion à Gerrit Rietveld, il conçoit une série de sculptures qui s’organisent autour d’un plan incliné à 45 degrés, inspiré des escaliers hauts et raides des maisons traditionnelles de cette ville (Décalque spatial A, B et C. 2018)
On retrouve dans ces trois sculptures les combinaisons très élaborées de couleurs dont le code fait l’objet d’une étude préalable précise à l’ordinateur. Ce sont des couleurs fortes qui produisent, par reflet sur les pans peints en blanc, un nouveau jeu de teintes pastel. Ces formes sont compactes resserrées sur l’intérieur. A contrario il construit une autre structure monochrome en bois blanc, totalement ouverte à la manière des baies vitrées des appartements qui donnent sur les rues en Hollande. (Dedans/dehors–Amsterdam 2018)
Avec des pièces de ce type, bien que leur conception se soit nourrie d’une vision architecturale, ce qui conduit à une complexité qui n’est jamais gratuite, nous sommes sans équivoque dans le domaine de la sculpture.